Un grand nombre de travaux récents dorigine très
variée (histoire et stratégie
industrielle, théorie évolutionniste, sciences des organisations) ont contesté la vision
de la firme processeur dinformation (Cohendet et Llerena, 1999). La création et la
circulation de la connaissance, ainsi que les capacités dapprentissage, deviennent
les raisons de lexistence des organisations.
Pour Nonaka & Takeuchi (1995), la fonction primaire dune
organisation ne
serait plus de « traiter linformation » mais de créer de la connaissance
: les êtres
humains ne sont pas uniquement des processeurs dinformation, mais de façon plus
importante des créateurs de celle-ci. En raison du développement des compétences
des employés (par laugmentation du capital humain et du niveau de formation) et de
la quantité croissante dinformation à traiter, une perspective nouvelle est apparue
dans les sciences de gestion : celle de lentreprise processeur de
connaissances. Selon cette approche, la firme est un lieu dagencement, de
construction, de sélection et dentretien des compétences. Cette conception suppose
de privilégier lacquisition, la production et la distribution des connaissances
indispensables au maintien des connaissances...doù la mise en place dun processus
de gestion et dune organisation des connaissances dans les entreprises et
lapparition du Knowledge Management.
Aidée par la fausse révolution de linformation,
lapproche des firmes
processeurs de connaissances est devenue lapproche dominante à travers la
« knowledge based view of the firm ». Elle est apparue suite à la crise
des systèmes
dinformation, des grandes réorganisations industrielles, des départ à la retraite
des
employés ou suite au re-engineering. Elle a mis en lumière lexistence des hommes
derrière les bases des données et souligné les capacités bien supérieures des êtres
humains sur les Nouvelles Technologies de lInformation. Cette capacité, cest leur
connaissance. Et lon découvre aujourdhui que chaque communauté dêtres
humains avait créé dans son organisation une richesse, un patrimoine qui
ne se retrouve ni dans la technologie mise en place, ni dans le bilan des
entreprises (Ermine, 2000). Parallèlement, le développement et la mise en place
des outils de communication synchrones et asynchrones que sont les intranets, les
groupwares , les forums ou les messengers ont permis aux employés de partager une
information quils ne pouvaient partager auparavant. Larrivée massive des NTIC a
également poussé les responsables dentreprises à sinterroger sur leur mode
de
distribution de linformation entre les individus, les équipes et lorganisation.
La théorie de la firme processeur de connaissance a également
souligné le
décalage important qui existe entre savoir et faire (que nous étudierons plus loin
avec Argyris & Schön). Avec ces outils de diffusion, ce ne sont pas aujourdhui les
connaissances formalisées et les informations qui manquent aux dirigeants. Face à la
résolution de problèmes quotidiens, ils nont qu à puiser dans leur propre
expérience
et leur propre intelligence, les idées de leur collègue ou les volumes de données
produites par les systèmes informatiques les plus avancés (Pfeffer & Sutton, 1999).
Au delà de gérer linformation, il faut passer à laction et seule la connaissance
permet ce passage à lacte. Pfeffer & Sutton (1999) constatent que dans les
organisations « on se comporte comme si le fait de discuter dun problème,
débaucher des décisions et de mettre au point des plans daction équivalait à les
résoudre réellement ». Valoriser le discours et le message véhiculé
par linformation
na donc aucun sens dans un contexte de firme processeur de connaissance. Il faut
donc avant tout valoriser laction par lutilisation de cette information...ne
plus uniquement « savoir » mais faire.
Face à ce constat, on est amené à penser que
les deux visions de la firme
semblent sopposer. En se basant sur les travaux de Fransman (1994), les
économistes Cohendet et Llerena (1999) nous invitent au contraire à dépasser la
dichotomie et à considérer que les organisations sont à la fois processeur
dinformations et processeur de connaissances. Le tableau ci- dessous est une
synthèse des deux approches de la firme illustrant cette dichotomie.
De
la firme processeur dinformations à la firme processeur de
connaissances
|
|
Firme
processeur
dinformations
|
Firme
processeur de
connaissances
|
Raisons dêtre
de
lorganisation
|
1.
Corriger les
insuffisances du marché à
traiter linformation
2.
Minimiser les coûts
daccès à linformation
|
1.
Optimiser la création
de ressources
2.
Mobiliser les capacités
organisationnelles
|
Vision
de
lorganisation
|
Institutionnelle
|
Organisationnelle
|
Unité
danalyse
|
La
transaction
|
La
routine
|
Capacité
des
agents
|
Une
rationalité limitée
|
Une
attention limitée
|
Tableau 2 Adapté de Cohendet &
Llerena (1999)
-
Les
raisons de lexistence de lorganisation diffèrent : la firme processeur
dinformation voit son existence de manière défensive. Elle sorganise pour pallier
les insuffisances du marché. Au contraire, la firme processeur de connaissance
gère cet actif immatériel pour créer de la valeur et mobiliser les compétences.
- Deux visions de
lentreprise se confrontent : celle dune conception
institutionnelle située dans un contexte dallocation des ressources où il sagit
de
minimiser les coûts opposée à une vision organisationnelle dans un contexte de
création de ressources.
- Les deux conceptions
ont une vision différente de lhomme dans lorganisation : la
première repose sur la rationalité limitée des individus à traiter linformation,
la
seconde repose sur les compétences et lattention limitées des agents à traiter
les connaissances.
- Ainsi lunité
danalyse est différente : dans la cadre informationnel, cest la
transaction qui est considérée. Au contraire, lapproche par les connaissances se
définit par rapport à la routine dapprentissage.
Cohendet
& Llerena (1999) et Fransman (1994) soutiennent que ces deux approches
de la firme sont bien davantage complémentaires que substituables. L information et
la connaissance semblent donc deux notions inter- dépendantes. Il nous faut donc
préciser les différences fondamentales entre ces deux termes et accepter la
coexistence de ces deux visions de lentreprise.
Le
paradigme de la connaissance va nous obliger à réfléchir différemment et à
étudier les organisations dans un cadre conceptuel évolué car le monde de
linformation et des actifs intangibles est plus difficile à cerner que celui de lépoque
industrielle et des actifs physiques.