1.2.3 La firme processeur de connaissances
Un grand nombre de travaux récents d’origine très variée (histoire et stratégie industrielle, théorie évolutionniste, sciences des organisations) ont contesté la vision de la firme processeur d’information (Cohendet et Llerena, 1999). La création et la circulation de la connaissance, ainsi que les capacités d’apprentissage, deviennent les raisons de l’existence des organisations.
Pour Nonaka & Takeuchi (1995), la fonction primaire d’une organisation ne serait plus de « traiter l’information » mais de créer de la connaissance : les êtres humains ne sont pas uniquement des processeurs d’information, mais de façon plus importante des créateurs de celle-ci. En raison du développement des compétences des employés (par l’augmentation du capital humain et du niveau de formation) et de la quantité croissante d’information à traiter, une perspective nouvelle est apparue dans les sciences de gestion : celle de l’entreprise processeur de connaissances. Selon cette approche, la firme est un lieu d’agencement, de construction, de sélection et d’entretien des compétences. Cette conception suppose de privilégier l’acquisition, la production et la distribution des connaissances indispensables au maintien des connaissances...d’où la mise en place d’un processus de gestion et d’une organisation des connaissances dans les entreprises et l’apparition du Knowledge Management.
Aidée par la fausse révolution de l’information, l’approche des firmes processeurs de connaissances est devenue l’approche dominante à travers la « knowledge based view of the firm ». Elle est apparue suite à la crise des systèmes d’information, des grandes réorganisations industrielles, des départ à la retraite des employés ou suite au re-engineering. Elle a mis en lumière l’existence des hommes derrière les bases des données et souligné les capacités bien supérieures des êtres humains sur les Nouvelles Technologies de l’Information. Cette capacité, c’est leur connaissance. Et l’on découvre aujourd’hui que chaque communauté d’êtres humains avait créé dans son organisation une richesse, un patrimoine qui ne se retrouve ni dans la technologie mise en place, ni dans le bilan des entreprises (Ermine, 2000). Parallèlement, le développement et la mise en place des outils de communication synchrones et asynchrones que sont les intranets, les groupwares , les forums ou les messengers ont permis aux employés de partager une information qu’ils ne pouvaient partager auparavant. L’arrivée massive des NTIC a également poussé les responsables d’entreprises à s’interroger sur leur mode de distribution de l’information entre les individus, les équipes et l’organisation.
La théorie de la firme processeur de connaissance a également souligné le décalage important qui existe entre savoir et faire (que nous étudierons plus loin avec Argyris & Schön). Avec ces outils de diffusion, ce ne sont pas aujourd’hui les connaissances formalisées et les informations qui manquent aux dirigeants. Face à la résolution de problèmes quotidiens, ils n’ont qu’ à puiser dans leur propre expérience et leur propre intelligence, les idées de leur collègue ou les volumes de données produites par les systèmes informatiques les plus avancés (Pfeffer & Sutton, 1999). Au delà de gérer l’information, il faut passer à l’action et seule la connaissance permet ce passage à l’acte. Pfeffer & Sutton (1999) constatent que dans les organisations « on se comporte comme si le fait de discuter d’un problème, d’ébaucher des décisions et de mettre au point des plans d’action équivalait à les résoudre réellement ». Valoriser le discours et le message véhiculé par l’information n’a donc aucun sens dans un contexte de firme processeur de connaissance. Il faut donc avant tout valoriser l’action par l’utilisation de cette information...ne plus uniquement « savoir » mais faire.

Face à ce constat, on est amené à penser que les deux visions de la firme semblent s’opposer. En se basant sur les travaux de Fransman (1994), les économistes Cohendet et Llerena (1999) nous invitent au contraire à dépasser la dichotomie et à considérer que les organisations sont à la fois processeur d’informations et processeur de connaissances. Le tableau ci- dessous est une synthèse des deux approches de la firme illustrant cette dichotomie.

De la firme processeur d’informations à la firme processeur de connaissances
 
Firme processeur d’informations
Firme processeur de connaissances

Raisons d’être de l’organisation
1. Corriger les insuffisances du marché à traiter l’information
2. Minimiser les coûts d’accès à l’information
1. Optimiser la création de ressources
2. Mobiliser les capacités organisationnelles
Vision de l’organisation
Institutionnelle
Organisationnelle

Unité d’analyse
La transaction
La routine
Capacité des agents
Une rationalité limitée
Une attention limitée
Tableau 2                                                     Adapté de Cohendet & Llerena (1999)
  • Les raisons de l’existence de l’organisation diffèrent : la firme processeur d’information voit son existence de manière défensive. Elle s’organise pour pallier les insuffisances du marché. Au contraire, la firme processeur de connaissance gère cet actif immatériel pour créer de la valeur et mobiliser les compétences.
  • Deux visions de l’entreprise se confrontent : celle d’une conception institutionnelle située dans un contexte d’allocation des ressources où il s’agit de minimiser les coûts opposée à une vision organisationnelle dans un contexte de création de ressources.
  • Les deux conceptions ont une vision différente de l’homme dans l’organisation : la première repose sur la rationalité limitée des individus à traiter l’information, la seconde repose sur les compétences et l’attention limitées des agents à traiter les connaissances.
  • Ainsi l’unité d’analyse est différente : dans la cadre informationnel, c’est la transaction qui est considérée. Au contraire, l’approche par les connaissances se définit par rapport à la routine d’apprentissage.

Cohendet & Llerena (1999) et Fransman (1994) soutiennent que ces deux approches de la firme sont bien davantage complémentaires que substituables. L’ information et la connaissance semblent donc deux notions inter- dépendantes. Il nous faut donc préciser les différences fondamentales entre ces deux termes et accepter la coexistence de ces deux visions de l’entreprise.
Le paradigme de la connaissance va nous obliger à réfléchir différemment et à étudier les organisations dans un cadre conceptuel évolué car le monde de l’information et des actifs intangibles est plus difficile à cerner que  celui de l’époque industrielle et des actifs physiques.